Trop de touristes en Bretagne ?

C’est en substance la question posée par Robin Durand dans l’émission « Dimanche en politique » sur France 3 Bretagne, le 25 juin 2023. On peut retrouver l’émission ici: https://www.france.tv/france-3/bretagne/dimanche-en-politique-bretagne/4992199-emission-du-dimanche-25-juin-2023.html

J’ai participé à cette discussion avec Robin Durand et Jean-Virgile Crance, président de la Confédération des acteurs du tourisme et premier adjoint de la ville de Saint-Malo. Malgré le titre, ce débat n’a pas tourné qu’autour du problème de la quantité de touristes.

Commençons par le plus évident: à certains moments, à certains endroits, il y a trop de touristes. Dire cela ce n’est pas être anti-touristes: ils le disent eux-même. Qui ne s’est pas déjà senti un peu mal à l’aise, en se disant « il y a vraiment trop de monde en été sur cette île », tout en étant conscient de participer à cette surfréquentation? Toute activité humaine a besoin de régulation. En la matière, les lignes bougent: l’île de Bréhat commence à expérimenter des quotas de touristes. On en verra peut-être à l’avenir sur toutes les îles, voire sur certains sites continentaux. Il y a à cela de bonnes raisons: trop de piétinement, pas assez d’eau, manque de logements, circulation difficile, etc. Mais je ne crois pas qu’il soit possible et souhaitable de mettre des quotas de touristes partout. Or, il y a des problèmes liés au tourisme sur pratiquement tout le littoral breton. Alors comment faire?

D’abord aborder le problème un peu plus finement que « trop ou pas trop? »: au-delà de la quantité, il y a beaucoup à dire sur l’offre touristique et sur les domaines connexes en interaction avec l’activité touristique, comme le logement et le transport.

Commençons par l’offre touristique. Certains élus ou acteurs du tourisme croient faire une bonne affaire en poussant à une mutation de l’offre touristique vers du « haut de gamme »: pour illustrer de manière un peu caricaturale, si l’on transforme un camping bon marché en hôtel de luxe, on aura sans doute moins de touristes, mais plus riches. Cela peut donc à première vue ressembler à un bon compromis entre la critique du sur-tourisme et le maintien/développement du chiffre d’affaire de certains acteurs économiques. On peut en arriver à ce genre de solution avec un prisme purement quantitatif. Bien sûr si tout le monde fait ça, seuls les riches partiront en vacance. Mais revenons aux conséquences sur le territoire d’accueil: en passant à une clientèle « haut de gamme », on peut en réalité aggraver les conséquences du tourisme sur le territoire. Prenons l’artificialisation des sols: notre hôtel de luxe va bétonner en dur, beaucoup plus que le camping. Il va aussi pousser à des consommations d’eau et d’énergie par tête plus importantes. Et puis, plus on se spécialise dans un tourisme pour riches, plus on court le risque de voir les clients acheter des résidences secondaires dans le secteur… donc geler des logements qui servaient aux besoins des habitants. Le problème ce n’est pas seulement le nombre de gens accueillis, c’est aussi la quantité d’argent déversée, et son pouvoir de détournement des ressources essentielles du territoire.

Je remercie au passage le collectif « Droit à la ville » de Douarnenez. Les discussions avec des membres de ce collectif, la lecture du livre « Habiter une ville touristique », m’ont poussé à aller au-delà de la critique facile du « tourisme de masse » (sans nier qu’il y ait bien des soucis de surfréquentation) pour réfléchir à la dynamique inégalitaire de l’offre touristique. Concilier droit aux vacances pour toutes et tous, avec le respect des populations habitantes et de l’environnement, voilà qui suppose une régulation de l’activité touristique et une structuration plus égalitaire de l’offre, et pas seulement un débat binaire autour du nombre de touristes.

Limiter les nuisances touristiques, ce n’est pas pas toujours, ou pas forcément, réduire le nombre de touristes. Prenons le cas du logement. On a ici un cas flagrant de débordement de l’activité touristique vers un secteur qui devrait en principe servir d’abord à la vie des habitants à l’année. 330 000 résidences secondaires en Bretagne, plus de 3 millions en France. Des locations de meublés touristiques en plein boom, dévorant le parc de logement accessible pour la population habitante. Des touristes dans les appartements et les maisons, des habitants contraints d’aller au camping ou à l’hôtel: c’est le monde à l’envers! Or, réduire l’emprise des résidences secondaires n’est pas une question de « trop ou pas assez de touristes ». C’est une question de régulation de l’immobilier. Des dispositifs pour protéger le parc de logements à l’année, il y en a! Certains déjà appliqués sur une partie du territoire français, d’autres ailleurs dans le monde. Ce qui nous manque encore, c’est une volonté politique forte, des élus locaux au gouvernement, pour prioriser l’usage à l’année des logements.

Autre exemple avec le transport. A quantité de touristes équivalente, l’offre de transport produit des types de tourisme, une répartition des touristes, très différentes. Au début du « tourisme de masse », les voitures individuelles étaient moins répandues et le territoire beaucoup mieux maillé par le transport ferroviaire. Avec l’essor de la voiture individuelle et la rétractation du réseau ferré, on a logiquement vu les voitures envahir l’espace en été. Bouchons, parkings saturés, destruction de terres agricoles ou naturelles pour créer de nouvelles places de stationnement, création ou tentative de création de nouvelles routes… toutes ces nuisances pourraient être sérieusement réduites avec une offre renforcée de transports en commun, et notamment de trains. On parle de développer le tourisme dans le Centre-Bretagne pour soulager le littoral. Pourquoi ne pas rouvrir la ligne Auray-Saint-Brieuc, qui passait par Pontivy? Un tel choix faciliterait l’accès aux touristes du Centre-Bretagne, leur donnerait même l’idée d’y aller, et favoriserait aussi les déplacements entre la côte nord et la côte sud de la Bretagne, aujourd’hui très difficile sans voiture. Au-delà du tourisme, ce serait bien sûr une opportunité pour les territoires traversés. Des liaisons domicile-travail entre le pays de Pontivy et la zone Vannes-Auray, il y en a de plus en plus, éviction foncière oblige… mais en voiture.

Reste que nous allons toute même faire face à un gros facteur limitant pour l’accueil: l’eau. Si ça continue comme ça, elle sera de plus en plus rare en été, quand les touristes arrivent en nombre. Assistera-t-on à une mutation des comportements, avec des touristes venant plutôt au printemps ou à l’automne pour éviter de se dessécher sur place? A un système de quota d’eau touristique? Il est vrai que le jeu peut être à somme nulle, les touristes provoquant en même temps une surconsommation d’eau là où ils arrivent, et une sous-consommation là d’où ils partent. Si les flux touristiques s’équilibraient sur le territoire, il n’y aurait donc pas de problème (sauf surconsommation liée à l’ambiance vacance, mais ça peut se réguler). Si les flux s’équilibraient… Science-fiction? Il m’est bien arrivé d’aller en vacance dans le Morbihan pendant que des membres de ma famille morbihanaise partaient vadrouiller dans le Trégor et le Goëlo… mais à grande échelle, est-ce que ça peut vraiment s’organiser? Sacré défi.

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